Recension · Essai · Felwine Sarr

La fabrique du présent

Gabriel Kombasséré · Éditions Soleil de Kama
La fabrique du présent — Felwine Sarr
Essai

Auteur

Felwine Sarr

Éditeurs

Philippe Rey · Jimsaan

Citation clé

« L'émancipation sera épistémique. La révolution sera épistémique. »

— Felwine Sarr

Felwine Sarr ou la nécessité de refabriquer le présent

Lire La fabrique du présent de Felwine Sarr, c'est accepter d'entrer dans un texte qui ne cherche ni à rassurer ni à flatter les habitudes de pensée. C'est un livre qui dérange doucement, mais profondément. Il nous oblige à regarder le monde tel qu'il est devenu : violent, inégal, épuisé par ses propres modèles, et pourtant encore traversé par des possibilités de refondation. À mes yeux, c'est là l'une des plus grandes forces de cet ouvrage : il ne se contente pas de critiquer le présent, il tente de rouvrir en lui un espace de respiration.

Dès les premières idées fortes qui s'en dégagent, une phrase s'impose comme une ligne de force : « L'émancipation sera épistémique. La révolution sera épistémique. » Cette affirmation n'a rien d'un slogan. Elle engage une pensée exigeante, presque une discipline intérieure. Felwine Sarr nous rappelle que l'aliénation n'est pas seulement politique, économique ou sociale ; elle est aussi cognitive, symbolique, imaginaire. Nous habitons des catégories qui nous précèdent, des récits qui nous assignent, des savoirs qui organisent nos dépendances. Sortir de ces enfermements suppose alors une insurrection du regard, une révision des hiérarchies du savoir, une reprise en main de notre capacité à nommer le monde depuis nous-mêmes.

C'est dans cette perspective que j'ai été particulièrement sensible à sa critique de la compassion. Lorsqu'il interroge la manière dont la souffrance de l'Afrique est parfois reçue, relayée ou instrumentalisée, il met à nu une forme subtile de domination morale. La commisération peut devenir une manière de parler à la place de l'autre, de l'enfermer dans une condition de victime perpétuelle. Refuser cette posture, comme le suggère Felwine Sarr, ce n'est pas refuser la solidarité ; c'est rappeler que toute relation juste commence par la reconnaissance d'une dignité irréductible. Il y a là, me semble-t-il, une leçon importante pour notre temps, saturé d'images de détresse, mais souvent incapable de penser une réciprocité réelle.

Une autre dimension essentielle de l'ouvrage tient à la place qu'il accorde aux arts, aux cultures, aux lieux épistémiques. Ce sont, écrit Sarr, les espaces où un groupe se pense, se rêve, se norme, se représente. Cette idée me paraît décisive. Elle dit que le politique ne se joue pas seulement dans les institutions, mais aussi dans les imaginaires. Un peuple se fabrique autant dans ses récits, ses visions, ses œuvres et ses symboles que dans ses constitutions ou ses appareils administratifs. En cela, La fabrique du présent rejoint une conviction que je partage profondément : la pensée critique et la création sont des lieux majeurs de transformation historique.

Le livre devient encore plus profond lorsqu'il aborde la question de notre rapport au monde. « Notre ontologie est relationnelle », écrit Felwine Sarr. Cette phrase, simple en apparence, ouvre pourtant un horizon immense. Elle nous invite à sortir d'une logique fondée sur la séparation, la prédation et l'appropriation, pour entrer dans une éthique de la réciprocité, du soin et de la réparation. J'y vois l'une des intuitions les plus fécondes du livre. Être, ce n'est pas seulement affirmer sa présence ; c'est apprendre à exister avec, à répondre de, à prendre soin de ce qui nous entoure.

Cette pensée relationnelle trouve un prolongement bouleversant dans sa manière de parler de la terre. Felwine Sarr oppose à « la manière brutale, impétueuse et destructrice d'habiter le monde une autre manière d'y séjourner : plus fluide, plus réversible, plus humble. Nous sommes de passage. Nous devons laisser au monde sa part d'inconstructible. » Cette idée est d'une grande beauté. Elle invite à rompre avec l'illusion moderne de la maîtrise totale. Elle nous rappelle que le monde n'est pas seulement un espace à exploiter, mais un lieu avec lequel il faut composer, en sachant qu'il nous précède et nous survivra.

Cette réflexion rejoint naturellement sa critique de l'Anthropocène et de l'économie-monde. Là encore, Felwine Sarr ne se contente pas d'un constat. Il montre comment le modèle dominant de croissance repose sur une captation inégale de la richesse, une compétition déloyale et une destruction méthodique du vivant. La critique du PIB, incapable de mesurer les coûts humains, sociaux et environnementaux de la production, est ici particulièrement juste. À cette logique comptable mutilée, l'auteur oppose l'idée d'une économie du vivant, « plus attentive aux rythmes de régénération, plus soucieuse des communautés humaines et non humaines. » C'est une proposition forte, qui lie sans les séparer la question écologique, la question économique et la question spirituelle.

L'une des pages les plus actuelles du livre concerne sans doute l'hospitalité. Dans un monde qui se ferme, qui traque, qui expulse, qui soupçonne, Felwine Sarr rappelle que de nombreuses sociétés humaines ont longtemps fait de l'accueil du passant une règle fondamentale. Cette hospitalité inconditionnelle n'est pas naïveté : elle est mémoire d'une vulnérabilité partagée. « Celui qui accueille aujourd'hui peut, demain, être lui-même jeté sur les routes. » J'ai trouvé ce passage d'une grande justesse, notamment parce qu'il relie l'éthique de l'accueil à une politique du monde. L'idée d'un acte de citoyenneté mondiale à porter à l'ONU peut sembler ambitieuse ; elle a pourtant le mérite de rappeler que notre temps exige des cadres plus vastes que les réflexes nationaux de fermeture.

Et puis il y a, dans ce livre, cette lucidité sur la violence contemporaine : Gaza, le Soudan, le Congo, l'Ukraine, la chasse aux migrants. Felwine Sarr regarde en face le retour fracassant de la guerre et de la destruction. Mais il refuse le cynisme. Il refuse aussi le désespoir comme posture intellectuelle. Son livre tient debout dans cette tension difficile : ne rien minimiser du tragique de notre époque, tout en continuant à chercher les formes d'une refondation du commun.

C'est pourquoi les références à Ubuntu, à Desmond Tutu, à Nelson Mandela, mais aussi à la téranga, au mbokk et à aqh, ne relèvent pas d'un simple détour culturel. Elles participent d'une pensée du monde qui refuse l'uniformisation sans renoncer à l'universel. Faire communauté ensemble, faire humanité ensemble, sans nier ni le pluriel ni la différence : telle est peut-être, au fond, la proposition la plus précieuse de ce livre.

En refermant La fabrique du présent, je me suis dit qu'il s'agissait d'un texte rare : un livre qui ne sépare pas l'exigence critique de la possibilité de l'espérance. Felwine Sarr ne nous livre pas un programme clé en main. Il nous invite plutôt à reprendre la tâche, à habiter autrement le monde, à repenser nos relations, nos économies, nos hospitalités, nos savoirs. Et c'est peut-être cela, au fond, refabriquer le présent : ne plus le subir comme une fatalité, mais le travailler comme une responsabilité.

Recension par

Gabriel Kombasséré

Fondateur · Éditions Soleil de Kama